artist statement

« Ma pratique se concentra pendant de nombreuses années autour de la peinture et du dessin. Les prémices de mon questionnement autour de la notion de liberté commencent avec l’observation du paysage. Je suis passé de l’atelier à l’extérieur, de l’enfermement dans un espace cloisonné à l’ouverture sur la Nature avec l’immensité des grands espaces. C’est l’expérience de la contemplation, forme de méditation, qui va m’emmener peu à peu vers une réflexion sur la notion de la liberté. Celle-ci amorcera une multitude de développements et d’interprétations sur la question de la liberté précaire.

Qu’est-ce que la liberté précaire ? Je la vois comme une instabilité de l’être dans le monde qui se traduit par une perte d’intégrité physique, psychique ou psychologique et toujours accompagnée ou suivi d’une forme d’enfermement. La précarité limite inéluctablement toute forme de liberté et renvoie toujours à une durée instable. Interrogé par l’instabilité du monde qui nous entoure et de la vie en particulier, je m’intéresse précisément sur les questions de liberté précaire que je confronte à travers différents thèmes qui me permettent de m’interroger, de traiter et d’opposer les différentes notions qui la composent comme la tauromachie, les paysages, le corps, la migration. Nous avons conscience de la liberté qui nous est acquise pour autant que nous sommes affranchis de toute contrainte extérieure.

Dans mon travail sur la peinture des montagnes, j’ai cherché à isoler le motif et choisi des cadrages serrés de la cime des montagnes. Celui-ci renvoie à l’immensité du ciel, à la puissance de la montagne en contraste avec la fragilité de l’être et ses propres peurs liés à l’insécurité, à l’instabilité des cycles, l’infiniment grand et l’infiniment petit, à la symbolique de la rêverie et du voyage de l’esprit. J’ai peint des séries de plans détaillés qui déployés forment une continuité et qui exposés côte à côte donnent l’impression d’une suite de détails autonomes d’un même paysage. Je l’ai répété afin de créer un effet d’enfermement, de mise en abîme ou d’insister sur la sensation de liberté pour mettre en relation notre fragilité à la puissance de la nature.

La danse de Butô, en relation aux profondeurs de l’être, m’a ouvert à de nouvelles perspectives sur l’interprétation de la liberté précaire. Cet écho au vécu et aux ressources de chacun m’a conduit à me rapprocher de la figure et de la réalité humaine plus authentique, de l’intérieur, qui prend en compte la douleur inhérente à notre vie. J’ai fait l’essai de représenter, à travers une série de trois peintures, un homme dans des postures étranges proches de la folie. Le contraste du noir et blanc en peinture et l’absence d’arrière-plan créent des sensations de perte de repère et d’isolement voire d’angoisse et d’enfermement.

Avec Syria, j’ai cherché avec la figure humaine à interpréter la tragédie de la migration et de cette quête de liberté ou de la liberté retrouvée, quelles que soient les causes, qui me conduisent inévitablement à mettre en lumière la privation de liberté, cette part de souffrance extrêmement violente.

Ce travail de l’intériorité, en rapport au sentiment de liberté, s’inspire de ma propre histoire, au traumatisme vécu en 1997, et un long coma.

On peut traverser la vie et être présent physiquement tout en étant absent, vivant ce sentiment d’enfermement pendant que le temps passe et ne se rattrape jamais. Être présent, mais rester prisonnier de syndromes post-traumatiques le temps de se reconstruire et pouvoir enfin recouvrer ses facultés, retrouver une liberté pleine et entière. Cette expérience du corps comme interface déréglée, limitée, m’a permis de remettre en question mon rapport à l’autre ainsi que ma compréhension du monde et de la vie. »

Jean-Noël Delettre